mercredi 5 août 2009

De Georges Bernanos à Frédéric Dard


« Qui n'a pas vu la route à l'aube, entre ses deux rangées d'arbres, toute fraiche, toute vivante, ne sait pas ce que c'est que l'espérance. »
Il m’arrive souvent d’avoir cette phrase de Georges Bernanos présente à l’esprit lorsque l’été je pars au petit matin courir dans les rues de Bihorel et Bois Guillaume vers la forêt verte. Mais année après année, j’y trouve de moins en moins l’espérance.
C’est l’heure du laitier. Le vieux Bihorel est encore tout assoupi. Le sifflement des merles est à peine troublé par le bruit de quelques volets qui s’ouvrent ou des stores que l’on remonte. Pour croiser les premières voitures il faut longer l’argilière et passer devant ce tas d’immondices qu’est le bâtiment « Super U ».
Là, venant des « Hauts de Rouen » (en langage technocrate bobo, cela veut dire « les Sapins »), des ouvriers encore fatigués du labeur de la veille partent à l’usine, pour certains en voiture, pour d’autres en mobylette (eh oui ça existe encore !) ou rentrent quelques femmes de ménage qui ayant déjà accompli leur première demie-journée de travail, vont prendre un peu de repos chez elles ou plus sûrement s’acquitter de leurs taches domestiques avant leurs vacations de ménage du soir.
J’oblique rue Herbeuse, enfin de ce qu’il en reste d’herbe. Ce matin c’est un fumet d’essence qui agresse mon odorat. Un camion remplit les citernes de la pompe « discount ». Plus que deux cents mètres et j’aurai dépassé ce super marché dont l’architecture rappelle celle d’Albert Speer (c’est P.Houbron qui a dû la choisir). Il y a encore peu de temps on se retrouvait le long d’un champ de maïs. Bon je ne suis pas un fanatique de cette plante tropicale qui n’a rien à faire sous nos latitudes. C’est une grosse consommatrice d’eau. Il suffit pour s’en convaincre de comparer la carte des zones de sécheresse en France avec celle de la culture du maïs. Les deux zones quasiment se superposent. Enfin c’était un champ vert mais en cette fin de juillet 2009, c’est une dizaine de gars du bâtiment, casque jaune sur la tête, qui font chauffer les moteurs diesels de leurs pelleteuses et autres bulldozers (P.Houbron n’est pas là pour jouer au sable avec eux). Mon nez en reprend, si j’ose dire, une pelletée en traversant le nuage bleu des fumées. Le champ est devenu une jachère en attendant d’être transformé en rues, parkings, surfaces commerciales.
Développement durable. C’est le nouvel oxymore à la mode dans tous les discours de ces politiciens fraîchement écolo à gros nez rouge de menteur comme P.Houbron. On nous parle d’imperméabilité des sols, pire de (probables) pénuries alimentaires dans un futur proche et l’on bitume des hectares de riches terres agricoles. Nous aurons l’air malin avec nos supermarchés vides lorsque nos estomacs crieront famine. Mais un écolo « développement durable » comme P.Houbron ça ne voit pas plus loin que les prochaines élections.
Il me faut faire encore trois cents mètres pour retrouver le silence. Je croise un couple d’oiseaux niché dans la haie qui borde la route. Un instant, j’ai l’impression qu’ils cherchent à me faire comprendre qu’ils ne seront plus là l’an prochain. Leur haie, d’autres types en casque jaune viendront l’arracher sous peu. Pourtant j’ai quitté Bihorel, je suis à Bois Guillaume. Le problème c’est que des P.Houbron, on en a fait un élevage. Celui des Bois- Guillaumais s’appelle Renard et malgré son patronyme, il se fiche de l’écologie si ce n’est que pour les voix potentielles que cela peut rapporter aux élections. Il doit être « développement durable » aussi Renard. Pourtant avec son partenaire Bouygues, ça bétonne et ça va bétonner (si j’ose) dur dans les mois et les années à venir. Notre Pascal en ferait même un complexe d’infériorité de ne pas pouvoir bétonner autant. C’est pour cela qu’il nous a fait un nouveau PLU de maçon. Pour pouvoir faire comme Renard. Une rivalité de bac à sable en somme.
Je passe les herbages condamnés à gauche et à droite de la rue herbeuse, promis à un avenir d’appartements de standing ou de Jardiland. Les grands arbres: finis. Les pommiers: finis. Les boutons d’or: finis. Les vaches et les veaux qui broutent l’herbe grasse au printemps: finis. Rappelez vous la fable de Rohmer. Il faudra bien construire un parking. Cela sera chouette les dimanches quand le grand Jardiland sera ouvert, quelle belle balade. On ira acheter des petites graines au prix du caviar et des arrosoirs fabriqués en Chine.
Boulot, teor, conso, dodo. Je sens qu’un naïf va m’objecter que cela va créer des emplois ! En bon chrétien, J’ai écrit naïf pour être charitable.
Je traverse la route de Darnétal et rejoins bientôt la rue Vittecoq. Passant devant le collège Léonard de Vinci, je salue en face les ruminants déjà affairés à prendre leur petit déjeuner dans leur champ (condamné lui aussi). Le soleil pointe tout juste derrière eux. C’est beau, ça sent bon. Je bénis le créateur. Encore quelques hectomètres dans les rues de Bois Guillaume. Le temps de faire de la sociologie à deux balles avec les bruits entendus (bols, petites cuillères qui se posent sur la table). Nous ne sommes plus dans les quartiers de ceux qui courent vers la pointeuse aux matines mais dans les quartiers de ceux qui parlent beaucoup pendant la journée au bureau et le quittent tard le soir parce que cela fait bien devant le patron et c’est bon pour la promotion.
Continuant de trottiner, j’évite maintenant de passer par la zone agricole de la Ronce qui a commencé à muer en zone d’activité. Projet piloté par l’agglo et un autre adepte du développement durable, lui aussi écolo de fraîche date à gros nez rouge, Frédéric Sanchez, encarté au moribond parti socialiste. Là, le camarade a vu grand. Leroy Merlin aussi d’ailleurs. Ce sera bientôt le pendant de la ballade du dimanche de la rive gauche : Ikéa.
Décidément pour occuper ses RTT le bon peuple est gâté par ses élus.
Quelques centaines d’hectares de terres agricoles de bousillées mais c’est pour une zone d’activité de haute technologie et bien entendu certifiée « développement durable ». Nous voilà rassurés. A l’agglo, les verts du camarade Taleb ont du y veiller. Enfin je pense. Enfin si à l’agglo ils existent plus que Léon au conseil municipal de Bihorel.
Je passe par la forêt avant de me taper la cote du cimetière d’Isneauville et arrivé là haut c’est la plaine. Une grande plaine à perte de vue avec des herbages, des champs, des arbres. De quoi donner des nuits blanches à tous les Houbron, les Sanchez, les Renard. Pas une zone d’activité, pas un super marché, pas un parking, pas un mètre carré de bitume, pas un mètre cube de béton. Un vrai gâchis !
Question de temps. Faisons confiance à tous les apôtres du « développement durable » à gros nez rouge. Ils finiront bien par rattraper les pommiers et les vaches.
« Les cons finissent toujours par gagner. Ils sont trop nombreux ». Il m’arrive souvent d’avoir cette phrase de Frédéric Dard présente à l’esprit lorsque je pense à ces « écolos tartuffes » de Bihorel, de Bois guillaume, de l’agglo ou d’ailleurs.

Mes Chers Compatriotes, je pars sur les traces de Stevenson.
On se retrouve en septembre. Bonnes vacances.
Constantin Dragasès